Robotisation et revenu universel

L’éducation est d’abord et avant tout le champ de la famille où naît ou arrive l’enfant : famille au passé composé, au présent recomposé, voire décomposée, quelle que soit la famille qui a des enfants, la société ne doit jamais l’abandonner, au contraire. Or, depuis le plein emploi des trente glorieuses, le travail des deux parents a mis un coin dans l’unité, un coin frappé de plus en plus violemment de décennies en décennies, lorsque la machine a remplacé le paysan, l’ouvrier, l’agent, les caissières, les gendarmes.
Aujourd’hui notre pays compte plus de 3 millions de chômeurs, on les montre du doigt, on crée des emplois pour s’occuper des chômeurs dans des pôles d’emploi fictifs ; ils sont chargés de les convoquer, de les ranger dans une case, de les effacer aussi lorsqu’ils refusent un stage d’un an qui leur impose des déplacements, voire le déracinement, juste une façon de radier pour dégonfler le nombre de chômeurs sans leur garantir de nouvel emploi au bout.
Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus de plein emploi.

La robotisation

La disparition du plein emploi, beaucoup l’expliquent aujourd’hui par l’accélération de la robotisation des tâches. Demain toute la production, toute la chaîne du travail pourrait être effectuée par des machines… Est-ce- possible ? les gros industriels en rêvent, la masse salariale pose trop de problème. mais où seront les robots ? partout ? dans le bloc opératoire le chirurgien peut opérer depuis un écran, la tondeuse se déplace toute seule dans la propriété du voisin, un poids-lourd traverse l’Allemagne sans chauffeur, la voiture fera le trajet tandis que l’automobiliste téléphone, lit son journal, boit un café qu’une machine lui prépare. L’aspirateur se met en marche à distance et nettoie la maison, des mécanismes tirent la chasse d’eau dès que le quidam s’est relevé du siège des WC… La machine est bien là, et davantage demain. Alors, il n’y aura plus d’emploi primaire, le paysan surveillera le labour depuis un écran, l’ouvrier sera débauché, pas sûr que le technicien qui surveille la machine sur la chaîne de fabrication automobile ne soit pas demain un robot.
Porteurs de puces, comme le bétail, comme la volaille, nous serons sous la surveillance de machines, celles de la banque, de l’employeur, de la médecine, pourquoi pas du voisin.

Les élèves dans les écoles auront-ils des maîtres, des enseignants, des professeurs ? Que pourront-ils apprendre ? Quels savoirs pour garantir le renouvellement de générations intelligentes, cultivées, raisonnables.
Y aura-t-il encore des écoles ?
Aujourd’hui le vulgum pecus n’a pas assez d’intelligence et de culture pour voter ou voter bien, pour occuper ses loisirs, pour créer de la richesse sociale, abêti par la médiocrité des media, pris en charge par les lobbies de la consommation alimentaire, ludique, numérique.
Que feront-ils de ce temps libéré par les robots? Ils joueront aux boules devant leur maison avec leur voisin ? Seront-ils des consommateurs ignares, une majorité d’abrutis ?     Je refuse de l’imaginer.
Je refuse de voir cette régression de l’humanité.

Régression, oui, car il suffit de lire les lettres échangées entre les soldats et leurs femmes, leurs mères durant ces quatre ans de guerre totale dont nous célébrons le centenaire, triste anniversaire, pour comprendre ces têtes bien faites et pleines qui furent ou auraient pu être avec le seul certificat d’études des hommes, des femmes riches et généreux de leur savoir et de leur créativité dans notre société.
Je refuse de la voir et cependant, la régression a largement commencé, même si l’on nous dit que les hommes ont accédé à de nouvelles connaissances et à de nouveaux outils pour les exploiter. Ils perdent peu à peu leur autonomie de pensée, de geste, d’actes. Les écoliers ont une calculette dans leur trousse, une tablette dans leur cartable que l’État a financée, soutenant ainsi sans le dire le lobby de multinationales –  se souviendront-ils comment tenir un crayon ?
Toutes les études concordent pour dire que l’intelligence des êtres humains régresse depuis le milieu du XXe siècle ; demain  une minorité se dira élite intellectuelle, culturelle, économique, sociale alors qu’elle ne sera qu’une élite financière au-dessus d’une majorité d’abrutis consommateurs ?

Et seront ils consommateurs ?
Pas sûr.
Des politiques, des économistes conscients ou persuadés que la robotisation tuera l’emploi, prônent le revenu universel. Ils voudraient nous faire croire que ce serait une solution humaniste et solidaire à l’absence d’emploi. Ce revenu devrait donc être servi à une population de plus en plus nombreuse, sans doute avec des taux différents appliqués par foyer, selon la taille – célibataire, couple, couple avec enfants, nombre d’enfants – avec un seuil plancher mais aussi un seuil plafond.
Ce seuil plafond ne viendra-t-il pas mettre un coup d’arrêt à la consommation ?
Le revenu universel ne pourra pas payer la voiture, l’essence à mettre dedans, la maison, le jardin et sa motoculture, les équipements électroménagers à durée de vie très courte, la mode vestimentaire, la diversité alimentaire, les vacances… tout ce qui entretient l’activité économique. Sera-t-il accompagné de garanties assurantielles pour la santé, la sécurité permettant de maintenir un niveau de population de consommateurs assez élevé pour garantir l’activité commerciale, culturelle et de loisirs… (industrie du cinéma, du tourisme…) ?
Car la seule question à poser est : que deviendront toutes ces productions issues de la robotique s’il n’y a pas de consommateurs ?
A moins de fixer un taux très élevé, et si la société en a les moyens, le revenu universel est-il vraiment la solution ? On ne parle plus du revenu minimum, mais cette bien pensance nous met fasse à l’inéluctable : le revenu universel, un RMI sans l’obligation de l’insertion, sans le contrôle négocié ?
Pourquoi pas… mais est-ce moral dans une société où la valeur travail est déifiée, sacralisée ?
On instaure un système où l’individu est payé à ne rien faire… et sans doute trop mal payé pour demeurer consommateur.

Il faudrait passer cette proposition sociale et économique au tamis de la philosophie.
Réfléchir….

Dans les années 90, les travailleurs sociaux devaient organiser l’insertion sociale et professionnelle des bénéficiaires de RMI déjà dans un contexte de non emploi ; c’était aberrant. Ça l’est davantage au fil des années et de la numérisation et de la robotisation.
Alors, s’il y a moins d’emploi, pourquoi ne pas le partager ?
C’était l’idée de la réforme des 35 heures mais cette réforme a montré ses limites : à peine 7 heures hebdomadaires.
Loin de moi, l’idée d’alimenter le débat des pour et des contre, beaucoup d’entreprises et de salariés y ont trouvé leur bonheur, mais cela n’a pas résolu le problème du chômage aujourd’hui et demain.

Pourquoi vous écrire alors, Monsieur le Président du Futur, y aurait il mieux à faire ?

Permettez moi de penser que oui, il y a mieux à faire, il suffit de regarder l’évidence. Le travail est la valeur première de nos sociétés, un droit rémunéré. Mais le travail inscrit dans nos gênes depuis la nuit des temps est aussi aliénant quand il est subi et mal rémunéré.

Au lieu d’instaurer un revenu universel pour tous sans contre partie, ne pourriez vous rémunérer une activité sous-estimée, sous employée, qui cependant participe à la construction de notre société, sa base solide, diverse, riche et naturelle : l’activité parentale ?

Il ne faut pas croire que la majorité des individus qui perçoivent aujourd’hui le RSA ou leur allocations de chômage soient heureux « d’être payés à ne rien faire ».
Mise à part la dérive dépressive, qui conduit à l’alcoolisme social, l’absence d’emploi équivaut pour beaucoup à une absence d’utilité, à l’infériorisation de la personne dans son foyer, dans son voisinage. Il faut que l’être se sente utile à quelque chose, il faut qu’il ait une reconnaissance dans la société où il vit, au milieu de ses proches.

Alors oui, le Revenu universel est une bonne idée s’il est servi à des catégories précises qui enrichissent le groupe social : petits producteurs agricoles, artisans d’art, artistes,  parents.
Il est une bonne idée, si le montant n’est pas un minimum mais une vraie rémunération permettant de faire le bon choix qui donne de la valeur à l’individu et de la valeur ajoutée à la société.

Le concret de sa réalisation s’invite alors : j’entends déjà les politiques dire que cela va coûter beaucoup trop cher, qu’il n’y a pas de trésorerie disponible dans le contexte actuel. Permettez moi de penser que si, les finances peuvent le permettre, il suffit de transformer complètement la fiscalité – qu’est devenue la taxe Tobin que nous avons de si près tenue ? – et la gestion sociale. Au lieu de servir des prestations sociales au 2e enfant puis de les augmenter au fil des naissances, un dispositif qui se justifiait après la guerre pour relancer la natalité, au lieu de proposer une allocation parentale d’éducation, seulement à partir du 3e enfant et un montant dérisoire, comme si l’on privilégiait la quantité de l’investissement parental à sa qualité… Donnons les moyens matériels au parent qui souhaite rester au foyer pour élever le premier enfant, et les autres, pour garantir la permanence d’un accueil familial, du nécessaire cocon de l’enfance.

Redonnons lui cette responsabilité qui l’honore car il va participer sur le long terme, à la construction d’un individu dans un groupe social équilibré.

Cela suppose une refonte complète du régime prestataire.     Les régimes prestataires abondés par des cotisations patronales et par des fonds de l’Etat ne serviraient qu’une seule prestation familiale – le salaire parental – dont le montant devrait être au moins égal à un premier salaire dans le monde du travail, et ce dès le premier enfant. Ce salaire parental serait soumis à cotisations pour l’assurance maladie et retraite.
J’entends déjà les uns dire : « ce n’est pas moral, on ne va pas faire un enfant pour une rémunération… »
C’est déjà ainsi depuis 1945, l’enfant est un enjeu prestataire, fiscal dans les foyers. Bien sûr, ce n’est pas vraiment dit, c’est cela qui est immoral.
Les autres peuvent nous dire que « la maternité et la paternité perdent leur valeur affective, leur sens social ». Je doute fort que notre société aujourd’hui donne une quelconque valeur à l’encadrement familial. Notre société aujourd’hui élève des consommateurs qui échappent à la singularité de leurs parents : ils veulent tous un portable, ils portent tous le même blouson matelassé, ils veulent tous habiter dans un pavillon en parpaing…
D’autres encore pourraient nous alerter sur l’incapacité de certains parents à gérer cette ressource. On le sait. Les familles tuyaux de poêle existent, d’autres manquent de savoirs.     Mais le travail médico-social n’a-t-il pas été créé pour accompagner la personne dans sa réalisation individuelle et familiale ? La mission est au service des populations fragiles :  les parents, jeunes parents, parents isolés, parent à gros handicap social sont des populations fragiles.

Il faudrait simplement former mieux et davantage de travailleurs sociaux pour accompagner, guider, contrôler sans doute. Mais je suis certaine qu’au bout d’une première génération ainsi aidée, notre société verra le besoin de travail social diminuer.
Le parent au foyer ne devra pas être isolé dans la société ni coupé du monde du travail. S’il le souhaite, il doit pouvoir bénéficier de formation personnelle (santé, droit, puériculture, budget familial, alimentation, jardin, économie d’énergie…) qui lui donne les bons outils pour cultiver son bonheur personnel. De la formation professionnelle aussi, dans tous les secteurs au sein de tous les organismes qui lui permettent d’entretenir ses compétences, de les améliorer, d’en acquérir de nouvelles. C’est tout un système à inventer.

Il devrait pouvoir échanger enfin sur ses difficultés comme ses plaisirs au fil de rencontres entre parents : cela existe déjà au sein d’associations créées par des parents où l’on partage des idées, des savoirs, des inquiétudes aussi.

Ce temps parental ne devrait pas avoir de limite jusqu’à l’accès à l’autonomie de l’enfant, lycéen, étudiant. Tout le monde sait que l’enfant coûte de plus en plus cher en grandissant.

Faudra-t-il une allocation pour le logement en location ou en accession ? à réfléchir. Une allocation pour un enfant handicapé ? à réfléchir. Une vraie rémunération pour un adulte handicapé s’il ne travaille pas ? oui…

Laissons, Monsieur le président du Futur, laissons aux économistes et aux organismes prestataires le soin de réaliser ce programme dans le détail. Mais cette offre généreuse devrait permettre de libérer de l’emploi ou de diminuer le nombre de chômeurs tout en améliorant le pouvoir d’achat des ménages.

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